Suite à une série de toots de @Nana sur Mastodon concernant le harcèlement de rue et à l’intéressante discussion qui a suivi, elle m’a posé cette question :

selon toi, comment peut on faire prendre conscience du harcèlement de rue à des hommes ?

J’ai commencé à répondre, mais j’ai très rapidement dépassé les 500 caractères permis et je me suis rendu compte que le format et la complexité de la thématique seraient mieux adaptés pour mon blog.

Le harcèlement de rue, c’est quoi ?

Pas besoin de réinventer la roue, cette définition est très claire:

Le harcèlement de rue, ce sont les comportements adressés aux personnes dans les espaces publics et semi-publics, visant à les interpeler verbalement ou non, leur envoyant des messages intimidants, insistants, irrespectueux, humiliants, menaçants, insultants en raison de leur sexe, de leur genre ou de leur orientation sexuelle.

Je préciserai simplement que le harcèlement ne se limite pas uniquement aux manifestations verbales. Un clin d’oeil, un sourire moqueur, un regard qui en dit long peuvent ainsi constituer un acte de harcèlement.

En quoi cela me concerne ?

De prime abord, ce n’est pas un problème qui me concerne directement. Je suis un homme, cis et hétéro et, de fait beaucoup moins susceptible d’en être victime. Ceci étant, j’ai pu l’oberver à de nombreuses reprises, à l’encontres de proches, par exemple.

Je me sens donc concerné par cette problématique, car elle touche des gens que j’aime et tout simplement parce qu’il me paraît important que chacun puisse évoluer dans l’espace public sans se sentir intimidé, menacé, aggressé ou en danger.

Vocabulaire

Dans la suite, je parlerai de personnes ou d’humains, plutôt que de femmes ou d’hommes. Ce n’est pas pour nier le fait que les femmes sont bien plus victimes de harcèlement de rue que les hommes, mais pour donner une portée plus générique au texte.

Ce choix est également motivé par des arguments que je vais développer dans la suite de cet article.

Qui sensibiliser ?

Revenons sur la question initiale : comment peut on faire prendre conscience du harcèlement de rue à des hommes ?

Déjà je pense qu’il faut distinguer les personnes qui font du harcèlement sans se rendre compte des conséquences sur l’état d’esprit personnes visées, de celles qui s’en foutent, voire y prennent du plaisir, tout simplement.

Il y a dans le monde des personnes qui prennent plaisir dans la souffrance des autres ou n’y attachent pas vraiment d’importance. Malheureusement, il est beaucoup plus complexe de les faire évoluer sur cette problématique car il y a des enjeux d’ordres médicaux et psychiatriques derrière.

Travaillons donc sur le premier groupe, ceux qui n’ont pas réellement conscience de l’effet qu’elles ont sur leurs victimes.

De l’empathie

Un axe de travail essentiel, selon moi, c’est de susciter l’empathie, l’identification. Sauf cas extrême, on essaie généralement de ne pas faire souffrir les autres.

Si vous êtes normalement constitué et qu’une personne vous dit “tu me marche sur le pied”, vous allez retirer votre pied, pas appuyer plus fort. En effet, vous savez que l’autre souffre et vous pouvez imaginer, ressentir sa souffrance.

L’enjeu, c’est donc d’arriver à susciter la même réaction dans le cas du harcèlement de rue. Or, si nous pouvons dans l’ensemble tous appréhender la souffrance physique, la souffrance psychique, le stress, la peur, l’inquiétude ou l’humiliation restent difficilement perceptible chez les autres, surtout chez les inconnus dont on ne connais pas les tics, les mimiques, les réactions habituelles.

De même, certaines personnes peuvent vivre une situation comme du harcèlement, tandis que d’autres personnes placées dans la même situation ne seront pas perturbés outre mesure. L’accumulation de ces actes de harcèlement joue énormément dans les réactions générées. Si l’on vous aborde une fois par an dans la rue, vous y prendrez peut-être du plaisir, mais subir la même chose plusieurs fois par jour vous ennuiera rapidement au plus haut point.

Il est donc indispensable que la victime puisse exprimer son ressenti et le transmettre d’une façon ou d’une autre à son aggresseur.

Cette communication peut fonctionner de façon indirecte : livres, films, séries, BD, chaines YouTube, reportages… Les témoignages , lieux d’échanges, d’entraide et de sensibilisation sur cette problématique sont nombreux. Cet article, notamment pose de façon très claire les problématiques, les enjeux, l’accumulation de facteurs qui font qu’une personne va vivre un échange d’apparence anodin comme un acte de harcèlement.

Malheureusement, vu l’ampleur du phénomène, son ancienneté, et les multitudes de comportements impliqués, les personnes qui accèdent le plus souvent à cette culture ou ces espaces sont généralement celles qui sont déjà partiellement sensibilisées au problème, ou qui se posent des questions.

Pour faire rentrer les autres dans cette boucle d’information, de questionnement et de sensibilisation, je crois qu’il n’y a que la discussion d’humain à humain qui peut marcher : arriver à montrer à la personne en face pourquoi elle créé un mal-être, chez moi. A quel point cela peut-être fatiguant, usant, effrayant. Arriver à ce que l’autre prenne notre place, en bref.

Et pour que l’empathie fonctionne, il faut de la compréhension et de l’échange, sans culpabilité ni violence. Si l’autre se sent aggressé, même s’il a tort, aucune empathie n’est possible, puisque l’attaque, bien que justifiée, génèrera une réaction de défense épidermique qui coupera court à toute communication.

Lorsque c’est possible, il faut donc arriver à garder son calme, à exprimer les choses fermement mais sereinement.

Je sais que c’est bien plus facile à dire qu’à faire quand on est soit même victime de harcèlement, compte tenu de ce paradoxe : les moments où le calme, la patience et la sérénité sont le plus nécessaires sont aussi ceux où on est le moins susceptibles de manifester ces qualités.

Dans de nombreux cas, ce n’est tout simplement pas envisageable : lorsqu’on est seul face à un groupe, lorsqu’il y a un risque réel que cela dégénère, qu’on est pas dans un espace suffisamment fréquenté où lorsque la personne en face est trop insultante, ce n’est pas le moment de travailler sur l’empathie.

Mais je crois que, parfois, pas tout le temps, un dialogue est possible, et qu’il existe une solution, une combinaison de phrases, pour désamorcer la situation et faire prendre conscience à la personne en face qu’elle nous fait du mal.

Communication

Je n’ai pas de recette miracle ni de discours prêt à l’emploi. Chacun possède sa sensibilité, ses modes d’expressions. Ce qui me parait essentiel :

  1. L’empathie : c’est l’objectif de l’échange, que l’autre se mette dans nos baskets
  2. La sincérité : exprimer ce que l’on ressent réellement
  3. La simplicité : faire en sorte que l’autre comprenne
  4. Le respect et la politesse : ne lui donner aucune autre raison de se braquer, car il est suffisamment difficile de reconnaître que l’on a un comportement nocif
  5. Le pardon : laisser une porte de sortie à la personne en face, lui montrer que même si elle nous a fait souffrir ou mis mal à l’aise, une réconciliation est possible

Qu’est-ce que ça pourrait donner dans un échange ?

  • [sourire] Mademoiselle, vous êtes très jolie !
  • Je sais que vous pensez me faire un compliment, mais pour moi, cela n’en est pas un.
  • Pourquoi ?
  • Je suis régulièrement abordé par des hommes qui tiennent ce type de propos et qui pensent me faire plaisir en disant cela. Je me sens sincèrement oppressée d’être constamment ramenée à mon physique, de ne pas pouvoir simplement marcher dans la rue sans être interrompue. Et il arrive que cela dégénère, quelle que soit ma réaction. Tenez, par exemple, il y a quelques semaines, une personne m’a abordée de la même façon que vous aujourd’hui. Je l’ai remercié, il m’a proposé d’aller boire un verre avec lui. Lorsque j’ai refusé poliment, il s’est senti vexé et m’a traité de salope.
  • D’accord, mais nous ne sommes pas tous des détraqués sexuels violents !
  • Bien sûr que non ! Mais lorsqu’on a été confrontée plusieurs fois à ce type de réaction, il devient impossible de ne pas être inquiète lorsqu’un homme vous aborde ou vous observe, vous comprenez ? Je ne sais jamais si la personne en face ne va pas finir m’agresser verbalement ou physiquement, c’est très éprouvant. Si je l’ignore, je peux me faire insulter, si je lui répond, je peux me faire insulter, dans tous les cas, je suis perdante.
  • Je n’avais jamais vu les choses comme ça. Mais à ce compte là, pourrait plus aborder une femme dans la rue ?
  • Vous pouvez évidemment me demander de l’aide ou un renseignement si vous en avez besoin. En fait, vous pouvez m’aborder de la même façon que vous aborderiez un homme que vous ne connaissez pas.
  • OK…
  • Je sais que vous ne pensiez pas à mal, je préfèrerai simplement que l’on ne m’aborde pas dans la rue pour me séduire ou pour me complimenter, d’accord ?
  • Euh, d’accord.
  • Merci ! Je vous laisse, je dois y aller. Bonne journée !

Bien sûr, il y a de la naïveté et de la candeur dans ce texte. Cela suppose que la personne en face accepte l’échange, que l’on soit soi-même suffisamment posé pour arriver à formuler ses arguments, que l’environnement soit safe et que l’on ait pas affaire à un harceleur réellement menaçant. Autant de conditions difficile à réunir. Ceci dit, arriver à avoir un échange de ce type dans un cas sur vingt suffirait déjà à suciter du questionnement et à réduire progressivement le harcèlement de rue.

Je me demande aussi s’il n’est pas envisageable de rédiger un petit support papier très simple, en mode flyer, dans le même esprit, à donner au harceleur ou à laisser tomber derrière soi lorsqu’on a peur ou qu’on est pressé.

Et les autres ?

Demeure la question des harceleurs les plus virulents, avec qui l’échange pose problème. Pour moi, si l’on travaille sur le groupe le plus vaste, celui des harcèlelements les moins dangereux, on rend également plus visible les comportements plus problématiques. Moins il y a de harceleurs, et plus l’isolement de ceux qui restent augmente.

Cela va bien entendu de pair avec des mesures d’ordre judiciaire et légal, pour qualifier et dissuader les actes de harcèlements.

Enfin, au delà des harceleurs, il s’agit aussi de susciter une prise de conscience de l’ensemble de la société sur ces questions. Ceux qui ne sont ni victimes ni harceleurs ont évidemment un rôle à jouer pour aider les victimes, décourager les actes de harcèlement en se montrant solidaires et participer à l’effort de sensibilisation.