Je suis un jeune homme blanc, cis, hétéro, urbain, jouissant d’un niveau de vie tout à fait correct et d’un emploi stable. Je ne puis pas décemment prétendre avoir été réellement victime de discrimination au cours de ma vie. Cependant, je l’ai souvent observée, imaginée et j’y ai probablement pris part, sans le vouloir ou sans m’en rendre compte.

C’est dans ce cadre que j’aimerai m’exprimer aujourd’hui autour de la question de la mixité / non-mixité, très à la mode depuis la polémique autour du festival afroféministe NYANSAPO. Au coeur de cette polémique, on trouve la question de la discrimination liée à la non-mixité d’une partie du festival en question.

En effet, la majeure partie du festival, (80% selon le site de l’organisation) est non-mixte, c’est à dire réservée aux personnes noires, tous sexes confondus, et parfois plus spécifiquement aux femmes noires.

Discrimination des femmes noires

Mettons-nous d’accord sur la discrimination subie par les femmes noires. Si nous ne sommes pas d’accord à minima sur ce point, il est inutile d’aller plus loin. Je considère qu’il y exite une discrimination avérée, systématique envers les femmes, envers les noirs et, a fortiori, envers les femmes noires. Par exemple :

Ces données, sans être exhaustives, permettent à minima de déceler un problème. Il y a bien une discrimination systémique à l’encontre des femmes et des noirs donc, on peut raisonnablement l’affirmer, des femmes noires.

Est-ce que cette discrimination est légitime ? Pour répondre à cette question, je vous renvoie à votre éthique personnelle. Pour moi, elle ne l’est pas : il n’y a aucune raison légitime pour les femmes noires soient moins payées ou plus victimes de la violence que les hommes blancs.

Si nous sommes d’accord sur ce constat, passons à la partie suivante.

Mixité et non-mixité

Le terme de non-mixité, utilisé en lien avec les problématiques de discrimination, désigne une pratique d’organisation de rassemblements réservés aux personnes victimes d’une discrimination. Par exemple, un atelier non-mixte organisé lors d’un festival afroféministe sera réservée aux seules femmes noires, de même qu’une réunion non-mixte LGBT sera réservée aux personnes LGBT.

L’objectif principal des rassemblements non-mixtes est de fournir un cadre sécurisé (“safe”), bienveillant où les personnes puissent s’exprimer, sans avoir à expliquer ni argumenter leurs ressentis ou leurs expériences. Cela est rendu possible par le fait que les personnes présentes lors du rassemblement appartiennent au groupe discriminé et sont donc plus susceptibles d’avoir subi les mêmes expériences.

Inversement, un groupe mixte est ouvert à tout le monde ce qui peut selon les personnes et les situations créer de la difficulté à s’exprimer. Par exemple, si une personne subit un harcèlement dû à sa couleur de peau sur son lieu de travail, il peut s’avérer difficile pour elle d’en parler dans un groupe mixte, puisque les personnes à l’origine du harcèlement pourraient être présentes. De même, si une femme est victime de harcèlement sexuel, la présence d’hommes au cours de l’échange risque de générer des tensions, notamment si certaines personnes se sentent injustement accusées d’un comportement dont elles ne s’estiment pas coupable.

Le principal argument contre les rassemblements en non-mixité est qu’ils réinstaurent une forme de discrimination, puisque certaines personnes se retrouvent de fait exclues du groupe en fonction de critères tels que le sexe ou la couleur de peau.

Non-mixité et discrimination

La courte BD de Maeril consacrée à cette question, fournit un éclairage intéressant, que j’aimerai complêter par ma réflexion personnelle.

Le fait d’interdire l’accès à un lieu ou une partie d’un festival aux personnes blanches de sexe masculin est une discrimination. Je n’ai rien à redire là dessus.

La principale question demeure de savoir si cette discrimination est légitime ou non. Dans notre société, la discrimination, positive ou négative, est partout, se fondant sur toutes sortes de critères. Des toilettes réservées aux femmes ou aux hommes, aux espaces VIP dans les boites de nuit ou les salons, en passant par les allocations que recoivent certains groupes en fonction de critères auxquels ils correspondent tels que l’Allocation Adulte Handicapé. Les mineurs n’ont pas le droit de boire de l’alcool, les invalides de guerre ont une priorité sur les places assise dans les transports en commun, les étrangers n’ont pas le droit de vote… Chaque jour des millions de décisions sont prises sur la base de critères discriminants et certaines sont tout à fait pertinentes.

Je pense qu’il ne viendrait probablement à l’idée de personne de qualifier de discriminatoire l’AAH. Pourtant, elle l’est, puisqu’elle est réservée à une catégorie précise de personnes répondant à des critères donnés. En réalité, quand les gens utilisent le terme discriminatoire, ils souhaient parler de discrimination illégitime.

Des femmes noires, victimes de discrimination, organisent donc un festival sur la question de l’afroféminisme et, à ce titre, choisissent la non-mixité pour la majorité des ateliers, introduisant donc une discrimination. Dès-lors, de nombreuses personnes se positionnent en contre, affirmant qu’on ne peut pas lutter contre la discrimination (celle subie par les femmes noires) via des rassemblements discriminants (à l’encontre des hommes et des blancs).

Dans l’absolu et sur le plan abstrait ce point de vue se vaut, malheureusement, il oublie également une grande partie du problème que cherche à résoudre la non-mixité. Certes, dans un monde idéal, il serait mieux d’avoir des rencontres ouvertes où les personnes discriminées pourraient s’ouvrir à tout le monde, et générer ainsi une prise de conscience de l’ensemble de la société. Sauf que dans un monde idéal, il n’y aurait pas de discrimination. La non-mixité est, de fait, une solution imparfaite à une situation imparfaite.

Contester la non-mixité au motif de la discrimination suscitée implique également de faire l’impasse sur toutes les personnes qui n’ont que ces espaces pour s’exprimer en toute sûreté. Pour certain-e-s, il n’y a pas d’alternatives entre la non-mixité et le silence, car la mixité implique un risque permanent, celui d’être confronté aux personnes qui nous discriminent. Dans de nombreux cas, ce n’est tout simplement pas envisageable, notamment s’il y a une relation de pouvoir en jeu. Le cas du boss qui harcèle son employée illustre bien cette problématique.

Peut-être existe t-il une meilleure solution, qui permette à la fois aux personnes discriminées de d’exprimer sereinement, sans risquer des représailles, et d’inclure l’ensemble des personnes intéressées ? À ma connaissance, ne telle solution n’a pas encore vu le jour, malheureusement.

Je pense que la non-mixité a du sens, en tant qu’outil parmi d’autres. Nous devons faire évoluer la société pour faire disparaître les discriminations illégitimes et pour cela nous devons réfléchir ensemble, dans la mixité. Mais nous devons aussi accepter que les victimes de discrimination doivent parfois s’isoler, réfléchir, dialoguer, échanger sans que nous ayons voix au chapitre, parce que ce sont elles qui subissent la situation en premier lieu et qu’elles peuvent avoir besoin de tels espaces.

Je suis convaincu que les rassemblement non-mixtes peuvent également simplifier, apaiser et rendre plus constructifs les échanges mixtes : si nous ne privons pas les personnes de ces moments dont elles ont besoin, en nous y immiscant, elles seront par la suite plus disponibles et plus désireuses de travailler avec nous sur ces problématiques qui nous concernent tous.

Quel que soit votre avis, prenez soin de vous et des autres.