Je me prends à réfléchir à une autre façon d’appréhender notre relations avec nos élus et ce que nous attendons d’eux. Ils sont le plus souvent déconnectés de nos attentes et de nos besoins réels, et nous sommes le plus souvent déçus des solutions qu’ils nous proposent. Peut-on imaginer un autre fonctionnement ?

Au coeur de la politique, de la société, et des groupes en général, il y a le besoin. Celui des individus qui se rassemblent pour mettre leurs ressources et leur énergie en commun, au service du groupe qui, en échange, doit répondre à ce besoin. Dans certains groupes, le besoin, tout à fait explicite, ne laisse aucune place au doute. Une association de lutte pour l’égalité des sexes ou pour le soutien à un prisonnier politique, par exemple, ont des objectifs bien définis, qui répondent aux besoins exprimés lors de la création du groupe.

Dans d’autres groupes, au contraire, le besoin est multiple, divers. Qu’attendent les membres d’une commune, d’une région, d’un pays ? Pourquoi sont-ils prêts à obéir aux lois, à payer des impôts, à contribuer à ces groupes ? Nos représentants politique sont prompts à s’exprimer en notre nom : “ce que veulent les français”, “les français attendent du gouvernemnt que”, “je comprends les besoins des français”, etc. Où sont donc exprimés ces besoins, ces attentes ?

Certains, inscrits dans la constitution ou des textes fondateurs tels que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, ont finalement peu évolué. Liberté, égalité, fraternité, sûreté, propriété… Ces principes fournissent certes une base, mais ils demeurent par essence vagues et figés. Quid de nos autres besoins, indiscutables et plus concrêts ? Avoir accès à l’eau potable, à une nourriture de qualité en quantité suffisante, à un logement décent, à des soins adaptés à notre condition, par exemple, sont des besoins fondamentaux, pour autant, on ne demande jamais de façon formelle aux citoyens leur avis sur la question.

Penser à l’envers

Nous élisons ainsi des représentant pour répondre à certains besoins qu’ils sont censés défendre via leur programme et leur action politique. Mais une fois élus, il n’est pas rare que ces représentants délaissent le programme initialement élaboré, qui était pourtant la réponse à un besoin exprimé par leurs électeurs.

La faute n’est d’ailleurs pas entièrement du côté des élus : une fois qu’ils sont au pouvoir, quels moyens réellement fiables ont-ils pour connaître nos besoins et notre avis sur leur politique ? Les relais existants, notamment médiatiques, sont imparfaits, et la distortion de l’information demeure un problème réel dans notre société.

Je vous propose donc un exercice : au cours de cet article, nous allons réfléchir ensemble à un système qui place nos besoins au centre de l’action politique.

Définir nos besoins

En utilisant les mécanismes de la démocratie, nous pouvons nous mettre d’accord sur un ensemble de besoins fondamentaux et communs à la très grande majorité, sinon à tous les individus. J’en ai cité quelques uns précédemment, tels que l’accès à l’eau, à la nourriture ou à un logement décent. Il peut bien sûr y en avoir d’autres. Ces besoins sont également susceptibles d’évoluer dans le temps : certains vont émerger, d’autres perdre en importance puis disparaître.

Imaginons donc que nous nous dotions d’un mécanisme, défini au niveau constitutionel, qui se matérialise sous la forme d’une liste de ces besoins fondamentaux. La décision d’ajouter ou de retirer un besoin dans la liste se prendrait systématiquement par référendum, dans la mesure où ces besoins concernent directement le peuple. Par contre, proposer un ajout ou un retrait pourrait se faire de différentes façons, par exemple via un référendum d’initiative populaire ou sur initiative de l’assemblée nationale.

Il s’agit donc d’un processus permanent et infini, puisque l’édition de cette liste de besoins demeure possible à n’importe quel moment, pour peu qu’un référendum valide la décision finale. En réalité, nos besoins réellement fondamentaux évoluent relativement peu, donc l’édition de cette liste se fera de façon ponctuelle. Il est cependant indispensable que ce processus soit possible.

Prioriser nos besoins

En parallèle de ce travail sur la définition de nos besoins, qui permettra de fournir une base de travail incontestable à nos représentants, nous devons faire en sorte que les actions politiques menées tiennent comptes de ces besoins.

Par exemple, si l’accès à l’eau potable devient problématique, suite à une hausse des prix progressive sur plusieurs années, ce besoin va devenir prioritaire pour un frange de plus en plus importante de la population. Inversement, si le prix de l’immobilier diminue, à qualité équivalente du parc immobilier, l’accès au logement va s’améliorer et devenir moins problématique. Le gouvernement doit être informé de cela, sans doute possible, afin de pouvoir réorienter son action.

Nous devons donc trouver une façon d’exprimer à quel point nous sommes satisfaits ou au contraire déçus vis à vis de nos différentes attentes. Actuellement, ce travail de collecte des avis est assuré de nombreuses façons, par la presse, les instituts de sondage, les débats publics et privés, la collecte d’informations effectuée par des organismes tels que l’Insee. L’existence de ces canaux n’est pas à remettre en cause, mais il faut à mon avis la compléter par un collecte directe et indiscutable des avis de la population elle-même, qui est très bien placée pour effectuer cette évaluation.

Pour cela, je propose de mettre en place, en parallèle du mécanisme traditionnel des élections, un vote d’évaluation des différents besoins, qui ait lieu régulièrement - tous les semestres, par exemple -, et qui sollicite l’ensemble des citoyens, comme un référendum. Au cours de ce vote, chaque citoyen devrait évaluer les besoins présents dans la liste décrite précédemment, en disant si la situation actuelle lui convient ou non. Ce processus fournirait ainsi un jeu de données exhaustif, difficilement falsifiable (si basé sur du vote papier) et réellement représentatif, puisque ce sont les citoyens eux-mêmes qui définissent les besoins à évaluer.

Le mode de vote proprement dit reste à définir, deux scénarios me viennent pour l’instant à l’esprit.

  1. Un premier scénario basé sur du jugement majoritaire : chaque votant organise les besoins qui lui sont proposés du plus prioritaire au moins prioritaire. Dans ce schéma, une mère de famille risquant l’expulsion de son logement placerait donc la question de l’habitat en premier.
  2. Un deuxième scénario basé sur une évaluation indépendante de chaque critère, via une note ou une appréciation. Par exemple, pour chaque besoin de la liste, un votant attribuerait une note de 1 à 5, en fonction de sa satisfaction.

Le premier scénario à l’avantage de fournir une feuille de route immédiatement compréhensible et exploitable : les aspects prioritaires sortiront en premier, et les moins prioritaires en dernier. Le fait d’utiliser un classement relatif, en positionnant les élements les uns par rapport aux autres plutôt que selon une échelle de valeur absolue, est également plus simple à appréhender.

Le second, plus scolaire, permet d’exprimer explicitement si quelque chose va bien ou mal. Il offre je pense plus de souplesse et de finesse dans les résultats, mais ne permet pas de prioriser réellement les éléments : si 3 besoins ont une note de 1, lequel faut-il traiter en priorité ?

Quel que soit le scénario de vote choisi, et il en existe sûrement d’autres, cette évaluation permet in fine d’obtenir un avis détaillé de la population sur sa propre situation, en fonction de critères définis démocratiquement. La mise en place pose essentiellement un problème logistique, puisque cette évaluation, par nature régulière, nécessiterait d’ouvrir plus souvent les bureaux de vote et vraisembablement d’intégrer de nouveaux modes de dépouillement, en fonction du mode de scrutin choisi. Cependant, mis à part ces deux aspects dont il faudra tenir compte, il n’y a pas vraiment de difficulté matérielle insurmontable dans la mise en place d’un tel processus.

Un tel fonctionnement serait d’autre part entièrement compatible avec ce qui se fait actuellement. Il s’agit en effet d’un processus indépendant des élections auxquelles nous sommes habituées, conçu uniquement pour créer du lien entre les citoyens et leurs représentant, autour de la question centrale des besoins, qui doit en théorie sous-tendre l’action politique.

Sans clivage, sans conflit, il permet de récolter et de mettre en commun les avis de chacun, tout en conservant les qualités du vote papier : difficile à alterer ou falsifier, simple à mettre en place et peu couteux, anonyme, accessible et fiable.

Il reste bien entendu des points à régler, telles que la question essentielle du mode de scrutin ou la fréquence des évaluations, mais là encore, rien d’insurmontable.

Si vous vous posez la question, cette réflexion rentre dans le cadre du projet fondations. Je poursuis en ce moment un travail de réflexion sur notre façon de vivre ensemble et j’aimerai le structurer avec d’autres personnes intéressées pour en faire quelque chose d’exploitable et de positif. Vous êtes les bienvenus ;)